Article de Marcel Bricout: membre de Camérix.
RECHERCHE SUR UNE POSSIBLE CADASTRATION ROMAINE EN CAMBRESIS
CARTE
: Centuriation
proposée (Cambrai Sud)
Mise
en place d'un cadastre -- Indices
de Centuriation -- Etablissemement
du cadastre dans le Cambrésis
Question de la liaison
Cambrai-Tournai -- Indices
pouvant confirmer la centuriation -- Cadastration
du Cambrésis: Cas isolé?
Les
données de l’histoire
La structuration
de l’espace fut l’une des directives majeures de l’administration
romaine. C’est à partir d’Auguste, sous la direction de son gendre
Agrippa, que fut entrepris l’aménagement systématique de la Gaule:
mise en place d’un ambitieux réseau routier stratégique, création de
noyaux urbains au lieu de carrefours (c’est le cas de CAMARACUM) et l’établissement
du cadastre. Cette œuvre de colonisation intense dut se poursuivre au début
du premier siècle.

Les témoins de
cadastration sont fréquents en Gaule du sud : c’est à Orange que furent
retrouvés les fragments de
cadastre gravés sur marbre, et en Narbonnaise, province fortement romanisée,
de nombreux territoires centuriés sont reconnus.
Pour la Gaule du Nord, les exemples sont plus rares et les historiens sont
partagés sur le principe d’une généralisation de cette pratique. Pour les
uns, centuriation et installation de colonies de peuplement sont nécessairement
liées: l’exemple de référence est le territoire confisqué aux
vaincus et distribué aux vétérans de l’armée. Pour d’autres, la
cadastration répond aussi aux besoins de l’administration fiscale (la terre
étant source essentielle des richesses) et ne dépend pas du statut des cités:
peuples libres ou soumis.
Des recherches entreprises sur l’aménagement de l’espace dans le pays des Rêmes
(Reims) alliés fidèles des Romains, attestent la pratique de cette
structuration en Gaule-Belgique, y compris donc dans des cités non subjuguées.(
François Jacques, revue du Nord, numéro
243).
Pour
le Cambrésis, région de la Nervie, citée comme le pagus camaracensis à l’époque
mérovingienne, les possibilités d’une spoliation sont crédibles ; on
pense qu’après les révoltes des Nerviens: ils furent « vendus en masse
comme esclaves et leurs territoires repeuplés par de nouveaux habitants venus
du sud de la Gaule ou d’Italie, en faveur de qui la cité reçut le statut de
cité libre. » (Roland
Delmaire, Carte Archéologique de la Gaule: Le Nord – 1996 – page 68).
Il n’y aurait donc pas
d’objection à la centuriation de ce territoire.
Mise
en place d’un cadastre
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A
partir de deux axes rectilignes tracés à angle droit, l’un le Kardo Maximus
orienté nord-sud en théorie, plus rarement en pratique, et l’autre le
Decumanus Maximus (Est-Ouest) sont menées deux familles de parallèles
distantes de 710 mètres (module standard sous Auguste) . On obtient ainsi
un quadrillage régulier, ensuite borné, formé de carrés (centurie) de 20
actus de côté (20 * 35,5 mètres) ayant une superficie de 200 jugères (un peu
plus de 50 hectares).

Les
arpenteurs romains (agrimensores) excellaient dans cette technique, de nombreux
textes antiques en font état. A l’aide d’instruments simples mais
efficaces, le groma, par exemple, appareil comportant deux axes de visée
perpendiculaires, ils obtenaient des délimitations parfaites sur des dizaines
de kilomètres. Les axes de centuriation servent de chemin d’exploitation pour
les charrois et le bétail, ils sont considérés comme servitude et on ne doit
pas y trouver de construction.
Une centurie ne signifie pas une propriété : un domaine peut ne représenter
qu’une partie de celle-ci ou s’étendre sur plusieurs d’entre elles.
D’autre part, à côté du domaine privé (ager privatus), une partie du
territoire (les confins, des zones marécageuses ou boisées) peut appartenir au
domaine public (ager publicus) et n’est pas centuriée.
Les
indices de centuriation
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La
méthode utilisée pour la mise en évidence de réseaux quadrillés dans la cité
des Rêmes et aussi dans la région de Cassel (lecture des cartes
topographiques au 1/25000 et de photographies aériennes),
fournit des indices révélateurs de l’ancien parcellaire pour ces
espaces relativement peu habités avec une implantation de villages très
clairsemée. Mais la multiplication des paroisses sur les riches terres
agricoles du Cambrésis, la formation de nombreux réseaux de voies en étoile
pour les relier et la modification des systèmes agraires ont fini par gommer
l’antique aménagement orthogonal.
Pour retrouver le parcellaire gallo-romain, ne restent que le tracé des
voies et les vestiges d’habitat.
Le nombre de sites signalés en Cambrésis est exceptionnel, le matériel
recueilli lors des prospections de surfaces témoigne d’une activité dès le
Haut-Empire, se poursuivant parfois après les troubles de la fin du troisième
siècle.

Ces
vestiges ne représentent cependant que le reliquat d’une occupation effective
bien supérieure et même si ces habitats n’ont pas coexisté pendant cette
longue période, leur densité a certainement du nécessiter, à une époque
donnée, un maillage rationnel. Il n’est pour autant
pas exclu que ce territoire ait connu d’autres centuriations au cours
de l’occupation romaine.
Une région en particulier comporte un faisceau d’indices convergents. Dans un
secteur inscrit
entre l’Escaut et la voie romaine de Saint-Quentin d’une part, Cambrai et Crévecoeur
d’autre part, une vingtaine de sites ont été reconnus. Quelques-uns
autrefois observés, disparus sous l’effet de l’urbanisation, sont localisés
approximativement mais la grande majorité l’est correctement.
Deux séries d’habitat, alignés Nord-Sud, apparaissent, ces alignements étant
associés à la voie de Saint-Quentin. Celle-ci, au tracé qui peut paraître
incertain, a, rectification faite des légers glissements provoqués par deux
millénaires d’activité, un profil très géométrique.
CARTE : Centuriation proposée, voies romaine et implantation de l'habitat pour Cambrai Sud.
Au
départ de Camaracum, elle s’oriente résolument vers Reims, à la Chapelle du
Faubourg Saint-Druon, elle oblique et prend une direction rectiligne Nord-Sud.
Ce tracé fut attesté lors de la fouille de sauvetage concernant une
officine de potier le long de la D76 et une dizaine de fers à équidés de
l’antiquité tardive récoltés sur quelques mètres carrés traduit une
circulation intense. Pour éviter la boucle de l’Escaut et le fond de vallée
marécageux à Crévecoeur, elle se courbe régulièrement jusqu’au passage du
riot d’Esnes (le sommet est à la hauteur de la « fontaine glorieuse »,
source utilisée depuis l’antiquité), et dans une symétrie parfaite, elle
revient se loger sur l’axe initial Nord-Sud pour filer en ligne droite vers Le
Catelet. Son tracé existe encore jusqu’à l’intersection avec la RN44, il
est ensuite rappelé par la limite rectiligne des communes de Vendhuile et d’Aubencheul
au Bois reconnaissable par une série de talus.
Cette mise en « géométrie » de la voie indique deux contraintes:
éviter le milieu répulsif de l’Escaut et respecter vraisemblablement un
parcellaire déjà établi.
Cette fréquence d’orientations privilégiées, la répétition d’équidistance
d’environ 700 mètres intégrant l’habitat et le dispositif des voies
antiques au départ de Camaracum ne se justifient dans leur globalité que par
leur inscription dans un cadastre.
L'établissement
du cadastre dans le Cambrésis
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Si le tracé des
routes, l’installation du noyau urbain et le cadastre découlent à
l’origine d’un projet unique, cela semble confirmé pour le Cambrésis.
La confrontation des indices suggère l’organisation suivante:
-
le centre de la centuriation est
fixé sous la partie sud du transept de l’actuelle église Saint-Gery,
-
le groma est orienté remarquablement Nord-Sud (moins d’un degré de déviation
vers l’Ouest) et définit ainsi le Kardo Maximus,
- le Decumanus Maximus s’inscrit durablement dans la structuration de
la ville, il est repris à peu près par les rues Fenelon, Des Feutriers et
Cantimpré,
- A partir de ces deux axes la ville se quadrille (le Castrum du
Bas-Empire semble entrer dans ce schéma).
Ce point central est le nœud routier de Camaracum. De là, partent les voies Cambrai/Bavay et Cambrai/Reims. L’orientation des voies au départ de Cambrai et Reims semble marquer la volonté initiale d’un lien direct stratégique entre la capitale de la Belgique (Reims) et le bassin de l’Escaut (Cambrai). Le repli sur Saint-Quentin, ville à l’écart du réseau primitif, suggère, qu’en cours d’élaboration, cette voie dut répondre aussi à des impératifs d’économie marchande.)
Le
Decumanus devient l’axe unique de liaison, ce qui évite la multiplication des
parcours dans la traversée difficile du marais et des bras de l’Escaut à
Cantimpré (liaison s’opérant certainement par une voie sur pilotis).
Juste
après le passage de l’Escaut, vient se greffer la route d’Arras (support
commun au départ avec la route d’Amiens, relevant du même souci
d’efficacité en sol instable).
Une grille, tracée sur transparent, d’axes orthogonaux distants de 710 mètres
et placée sur une carte au 1/25000 confirme ce dispositif :
-
les tronçons Nord-Sud de la
voie de Saint-Quentin ont été établis exactement sur le premier Kardo-Est
- le prolongement rectiligne de la route d’Arras atteint le Decumanus juste au
franchissement de l’Escaut (un peu en dessous de l’actuel pont sur le canal
de Saint-Quentin)
- l’ensemble des sites du faubourg sud de Cambrai s’y loge remarquablement.
Etendue aux deux cartes 1/25000 Cambrai Est/ Cambrai Ouest, cette cadastration semble se confirmer. Mais cette région n’est qu’une partie du Cambrésis et on ne peut assurer l’emprise géographique de la centuriation sauf vers le sud où l’association voie de Saint-Quentin/premier Kardo-Est indique son prolongement jusqu’au Catelet, reconnu d’ailleurs comme étant à la limite de la cité des Nerviens.

La
disposition vers Bourlon/Marquion semble différente (confins du territoire ?),
mais on doit émettre toutefois quelques réserves sur la localisation précise
des sites signalés.
Quelques voies du réseau actuel, d’existence très ancienne, correspondent à
des Kardo (ou empruntent un trajet parallèle).
Ce cadastre peut en proposer une interprétation et en retour ces voies
peuvent le confirmer. Par contre, on ne trouve guère de chemins associés à
des Decumani.
LA
QUESTION DE LA LIAISON
CAMBRAI-TOURNAI
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Ces deux villes, aux destins comparables, sont des créations Augustéennes
devenues des chefs-lieux de cité au Bas-Empire. Pour la circulation des
marchandises, l’Escaut constitue une voie idéale, mais le lien terrestre qui
a du inévitablement exister n’est pas reconnu. La même difficulté se pose
pour Arras/Tournai, pourtant citée dans l’Itinéraire d’Antonin et la table
de Peutinger. A. Bruyelle, érudit cambrésien du XIXème siècle
soupçonne le chemin de Tilloy/Blécourt comme une partie de cette liaison, mais
sans apporter de justification. Ce chemin, qui passe légèrement à côté de
ces deux communes, a une direction Nord-Sud et correspond très précisément au
premier Kardo-Ouest. Son prolongement en ligne droite rejoint la voie d’Arras
au passage de l’Escaut.
Reconnaître un caractère antique à la partie de cette route venant s’insérer
dans le cadastre, comme la voie de Saint-Quentin, est une conjecture objective.
--> Le
chemin des postes
Entre Scarpe et Escaut, les témoignages d’occupation antique sont nombreux
(en particulier pour l’époque gallo-romaine). La fertilité des sols,
la vallée de la Sensée, remarquable vivier naturel, les cultures et les
activités liées aux milieux humides : lin (textiles), chanvre (cordes),
osier (vannerie) ont retenu une forte population d’agriculteurs artisans. Mais
les voies romaines, indispensables aux échanges, ne sont pas reconnaissables.
Il en est de même pour l’intérieur du vaste quadrilatère
Cambrai/Arras/Tournai/Bavay sans liens véritablement confirmés.
Au
départ du bois d’Havrincourt, se développe une route légèrement sinueuse
mais portée sur plus de 7 kilomètres par un axe rectiligne superposé au 15ème
Kardo-Ouest et passant près du vicus gallo-romain de Graincourt. Ce « chemin
des postes » à l’origine très ancienne(1), ignore les villages
voisins, ce qui lui confère une autre vocation que celle de desserte locale.
Longeant ensuite le cours marécageux
de l’Agache (repris par le canal du Nord), il passe par les villages aux
toponymes évocateurs de Sauchy-Cauchy, Sauchy-Lestrée (2), pour franchir les
marais de Palluel sur la « Chaussée » et rejoindre la D135 à
hauteur d’Estrées.
(1) A.
Leduque : « recherches
topo-historiques sur l’Atrébatie » - CRDEP Lille - 1966 page 101
- le considère comme appartenant à une vieille liaison
Saint-Quentin/Lille
(2) Cauchy : la Chaussée – Estrée :
Strata, la route
Dans la traversée de ces villages et dans les marais proches furent signalés à plusieurs reprises des vestiges de voies antiques. Récemment, lors de travaux sur la D135, des traces de voies romaines furent mises à jour et l’hypothèse d’une liaison Arras/Famars est envisagée. Cette répétition de toponymes caractéristiques et l’association d’une partie de la voie des postes à l’un des Kardo confirmeraient une origine gallo-romaine probable à cet axe.
La mise en liaison de la voie ( ?) Cambrai/Tournai, du chemin des postes, des vici de Lewarde et de Flines-Les-Raches avec les routes reconnues ou présumées antiques permet d’envisager un réseau crédible et cohérent.
Indices
pouvant confirmer la centuriation
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Sur
la voie de Saint-Quentin, s’est établie une série étonnante de centres de
production de céramiques. L’un, à la sortie de Cambrai, l’autre, au niveau
de Les-Rues-Des-Vignes (Bel-Aise) ont fait
l’objet de fouilles respectivement en 1990 et 2000. Un troisième site
très probable se trouve derrière Rancourt. Ces quartiers artisanaux collés à
la route se sont aussi systématiquement installés sur des limites de
centuries.
La
coutume de placer les sépultures en bordure de centurie semble se confirmer à
Graincourt, Marcoing, Fontaine Notre Dame. Un relevé exact de leur découverte
peut certainement aider à préciser cette cadastration.
A
partir d’une grille, il est souvent possible de repérer des ensembles de
voies qui lui soient associées. Mais cet exercice à lui seul est purement
gratuit et on ne peut en tirer aucune conclusion sérieuse.
On
peut cependant remarquer pour deux villages des fréquences intéressantes:
- Autour de Lesdain, la plupart des voies ont une direction Nord-Sud
- C’est également le cas entre Iwuy et Avesnes Le Sec, en particulier
pour un très ancien chemin rural (« Chemin des culs tout nus »),
partant de la route Cambrai/Bavay pour se diriger vers Neuville Sur Escaut. Sur
près de 4 kilomètres, il reste strictement parallèle à l’un des Kardo et
on trouve à proximité de nombreux sites gallo-romains.
Ces
hypothétiques traces résiduelles du cadastre autour de ces villages pourraient
se justifier par une effective continuité d’occupation et de mise en culture
durant le Haut Moyen-Age : les cimetières mérovingiens de
Les-Rues-Des-Vignes (vicus installé
sur le Kardo Maximus) et d’Esnes sont près de Lesdain, ceux d’Hordain,
Neuville Sur Escaut, Haspres à proximité d’Iwuy.

Cadastration
du Cambrésis : cas isolé ?
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Dans la vaste
cité des Nerviens, d’autres territoires ont pu être centuriés (on en relève
plus d’une dizaine dans la cité des Rêmes). Il en est de même pour les cités
voisines. Des indices intéressants vont dans ce sens pour la cité de Vermand.
Après le passage de l’Escaut au Catelet (limite de cité), la voie de Saint-Quentin change brusquement de direction : elle file en ligne droite, par Bony, vers Hargicourt pour rejoindre la voie Saint-Quentin/Arras. Ce tronçon est strictement parallèle à la grande voie Vermand/Bavay et lui est distante exactement de 7 * 710 mètres. On ne peut faire objectivement dépendre cette situation du seul hasard. L’axe Vermand/Bavay semble une orientation privilégiée en Viromanduie. La route Saint-Quentin/Bohain, la voie Vermand/Roye (Rodium) et le quadrillage relevé sur les plans du XVIIIème siècle de la partie antique de Saint-Quentin la reprennent.
Tout en restant extrêmement prudent, on peut associer cette orientation à un axe de cadastration de ce territoire. De façon remarquable, la voie de Saint-Quentin porterait ainsi la mémoire de deux cadastrations ( celle du Cambrésis et d’une partie de la cité de Vermand) et indiquerait la limite des deux cités.
Cette
recherche, fondée sur un argumentaire modeste et sur des preuves archéologiques
réduites, se propose simplement de souligner, pour cette région, des
concordances intéressantes et des correspondances remarquables dans
l’organisation de l’espace à l’époque gallo-romaine.
CARTE
: Centuriation
proposée (Cambrai Sud)
Données
de l'histoire -- Mise
en place d'un cadastre -- Indices
de Centuriation -- Etablissemement
du cadastre dans le Cambrésis
Question de la liaison
Cambrai-Tournai -- Indices
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